Milli Vanilli : derrière le scandale du playback

Pop, mensonge et boucs émissaires

Fab Morvan et Rob Pilatus © Ingrid Segeith/Paramount+

Je ne pensais pas m’attacher autant à l’histoire de Milli Vanilli.

Pour être honnête, il y a encore un mois, je n’avais jamais entendu leur nom. Je ne connaissais ni le groupe, ni ce qu’ils avaient vécu. Je suis tombée un peu au pif sur le documentaire de Luke Korem (2023), qui retrace leur histoire.

Milli Vanilli, c’était l’allemand Rob Pilatus et le français Fab Morvan, un duo pop des années 80‑90 qui rêvait de faire de la musique. Ils ont cartonné avec des hits comme Girl You Know It’s True, avant que le monde ne découvre que ni l'un ni l'autre n’avaient chanté une seule note sur les disques. Le documentaire raconte leur ascension fulgurante, la dégringolade qui a suivi et le mal fait à leurs existences.

J’ai été secouée et j’ai ressenti comme une peine. Celle qui arrive quand on découvre à quel point une machine énorme peut, pour générer de la thune, s’emparer d’ambitions, fabriquer des stars, pour ensuite les utiliser puis les sacrifier tel du bétail. Rob et Fab m’ont donné envie de les écouter, vraiment - une attention qui, sans doute, ne leur a pas été accordée pendant des années.

Après ça, j’ai fissa regardé le biopic. J’ai écouté les chansons en boucle. Et plus je les écoutais, plus je réalisais que leur histoire n’était pas seulement triste. Elle dit en effet énormément de choses sur la cruauté, parfois invisible, d’un système qui est prêt à tout pour sauver son image.

Milli Vanilli : De la gloire au cauchemar © Studios Wiedemann & Berg FilmDenis Pernath

Deux imposteurs, un scandale...

En 1987, après avoir participé aux sélections allemandes pour l’Eurovision avec le groupe Wind, Robert Pilatus rencontre Fabrice Morvan dans les rues de Munich. Naît une complicité, puis un duo, au doux nom d’Empire Bizarre, avec un premier single, Dansez (vendu en Allemagne). Si ce son n’est honnêtement pas dingo, il montre que tous deux ont déjà la passion de la scène et l’envie de créer des choses ensemble.

En 1988, ils attirent l’attention de Frank Farian, producteur allemand derrière moult succès, notamment Boney M. Il les voit comme les visages idéaux d’un duo pop et leur fait signer un contrat pour plusieurs albums, sans accompagnement juridique et sans qu’ils en mesurent pleinement les implications. De grosses avances leur sont versées. Placés dans une situation de dépendance financière, ils n’auraient pu quitter le projet qu’en remboursant cet argent... qu’ils ont rapidement dépensé.

Ce que Frank Farian n’avait pas précisé, c’est qu’il avait décidé que leurs voix ne seraient pas celles qu’on entendrait sur les albums. À leur place, il a fait entrer des chanteurs et musiciens de studio (Brad Howell, John Davis, Charles Shaw, Linda et Jodie Rocco) pour enregistrer toutes les parties vocales de Girl You Know It’s True et les douze autres titres d'All or Nothing. Rob et Fab avaient leurs têtes sur les pochettes, ont accepté de faire partie de l’arnaque et faisaient le show. Mais ce qu’on entendait, c’étaient les voix de ces artistes cachés. Une architecture soigneusement organisée que nous avons là, n’est-ce pas ?

Et le plus fou ? Tout ce beau monde devait garder le silence. Pas question de dire qui chantait vraiment. Pendant ce temps, Milli Vanilli devenait quelque chose d’énorme, avec plusieurs autres tubes qui ont suivi, dont Baby Don’t Forget My Number, Blame It On the Rain et Girl I’m Gonna Miss You.

Rob Pilatus et Fab Morvan © Michael Putland/Getty Images

Rob Pilatus et Fab Morvan © Michael Putland/Getty Images

... fin du récit ?

À la fin des années 80 et au début des 90, c’est l’apogée. Milli Vanilli, c’est alors des concerts à guichets fermés, des fans à tire-larigot. Quant à leur album, ma foi, il se vend à 10 millions d’exemplaires rien qu’aux États-Unis, près de 30 millions au total. Fou.

Le 21 juillet 1989, lors d’un concert à Bristol, dans le Connecticut, la bande magnétique se met à buguer et saute en boucle sur la même phrase. Rob quitte la scène. Honnêtement, comme on peut le voir dans le documentaire, certain.e.s se demandaient déjà si tout n’était pas truqué - les un.e.s jugeant que le duo avait des voix trop “parfaites”, d’autres ayant noté leurs accents allemand/français forts lors des prises de parole. Mais cet événement est le premier à semer un vrai bon gros doute, chez les journalistes comme chez le public.

En février 1990, ils gagnent le Grammy de la meilleure révélation. En novembre cette année-là, nos deux artistes refusent de promouvoir un nouvel album sans leurs voix, alors Frank Farian révèle toute la vérité publiquement, en les trainant au passage allègrement dans la gadoue, déclenchant réellement le scandale. Le Grammy Award est restitué lors d’une conférence de presse soigneusement orchestrée par le producteur. Milli Vanilli devient la risée générale.

Une conclusion simple, nette et toute proprette est offerte. La faute est intégralement reportée sur notre duo, au point qu’ils deviennent la cible de poursuites judiciaires. Des acheteur.se.s de disques et de billets, estimant avoir été dupé.e.s comme des lapins de Pâques, voulaient être remboursé.e.s et/ou obtenir réparation. Un juge de Chicago a notamment approuvé en 1992 un accord, qui permettait aux fans de soumettre leurs preuves d’achat pour obtenir un remboursement partiel.

Et pendant ce temps-là, la responsabilité des puissant.e.s de l’industrie musicale resta bien à l’abri, au sec, hors de portée.

© Paul Cox/Paramount+

Les coupables idéaux

Cette affaire ne se résume pas à un simple playback ou à un mensonge. Elle révèle les logiques de pouvoir, de contrôle et de représentation qui semblaient (semblent ?) régner en maître dans l’industrie musicale. Rob Pilatus et Fab Morvan étaient jeunes, crédules, sans trop d’argent, affamés de scène et dépourvus de levier. Choisis consciemment ou non, malléables à souhait, nos deux compères ne sont donc pas tombés par hasard.

Selon Nofi, leurs deux corps noirs, longilignes, tressés, correspondaient à l’esthétique MTV des années 80 et aux pseudo-fantasmes visuels d’une pop centrée sur l’apparence. Mathieu N’Diaye, l’auteur de l’article, indique que cela rappelle des structures raciales et économiques plus larges. Il pose la question : si Rob et Fab avaient été blancs, auraient‑ils été traités de la même manière ?

Par la même occasion, Mathieu N’Diaye s’interroge sur la hiérarchie raciale sous‑jacente à ce système, qui présente des artistes noirs comme des sortes d’“objets visuels” et leur refuse la légitimité créative ainsi que la reconnaissance artistique qui devrait leur incomber.

L’après

Malgré tout, Rob et Fab ont tenté de ne pas lâcher l’affaire. En 1991, ils apparaissent dans des pubs et tentent une carrière d’acteurs à Los Angeles. Ils enregistrent par la suite l’album Rob & Fab en 1993, où ils chantent (enfin) eux-mêmes, vendu en seulement 2 000 exemplaires.

En 1997, Frank Farian tente un nouveau comeback avec eux pour l’album Back and In Attack, avec certain.e.s des chanteur.se.s de studio originaux.ales les accompagnant. Mais Rob, aux prises avec la drogue et des ennuis judiciaires, sombre. Le 3 avril 1998, à 33 ans, il est retrouvé mort d’une overdose dans sa chambre d’hôtel à Francfort. Alors que les deux artistes devaient enfin pouvoir faire entendre leurs voix, rien n'a donc été libéré sur le marché.

Alors que j’écris ces lignes, j’ai découvert que Rob Pilatus avait été accusé d’agression sexuelle en 1990. Le procureur a décidé de ne pas engager de poursuites criminelles et disons-le franco, cet aspect me soule. Je ne sais pas trop quoi faire de cette info. J’ai hésité à publier cet article. Ce que je sais, c’est que c’est un aspect qu’on ne peut pas zapper. On oublie pas, on pardonne pas.

Fab, de son côté, a sorti des projets solo depuis les années 2000, notamment l’album Love Revolution en 2003, qu’il a écrit, chanté et composé. Par la suite, il a continué à sortir de la musique, à se produire et à apparaître sur scène, reprenant même de temps à autre des titres de Milli Vanilli, avec sa vraie voix à lui. Ceci étant dit, Fab reste un peu amer : “Après 30 ans, on utilise encore mon image et je ne touche pas un centime. Ils exploitent toujours notre image”, explique-t-il. Pourtant, il continue de prouver, autant qu’il peut, qu’il n’a jamais été une marionnette.

Récemment, il a sorti ses mémoires et a été nominé pour l’audiobook de son livre You Know It’s True... aux Grammy !

Le biopic Milli Vanilli : de la gloire au cauchemar ne blanchit quant à lui personne. Il ne cherche pas à faire passer Rob et Fab pour des victimes, ni à pointer absolument un.e coupable du doigt. Mais quand la chute arrive, elle est affective. Elle m’a carrément fait chialer toutes les larmes de mon corps, comme si je perdais quelque chose, moi aussi. Ouais, je sais, c’est bizarre.

Ce qui est fort (et brutal) ici, c’est que je crois que je pleurais pour deux mecs à qui on a donné un rêve à porter sans jamais leur laisser le droit d’en être les auteurs. Et franchement, pour ça, j’aurais envie de dire que ce long-métrage mérite d’être vu.


Frank Farian, avec Boney M., avait déjà séparé les voix des visages. Bobby Farrell, officiellement le chanteur du groupe, mimait sur scène les voix masculines, qu’en réalité le producteur allemand lui-même enregistrait. Avec Milli Vanilli, ce dernier a juste poussé son idée à l’extrême.


Pour aller + loin :

Films/vidéos :
> Milli Vanilli : de la gloire au cauchemar de Simon Verhoeven (2023)
> Milli Vanilli (documentaire) de Luke Korem (2023) - disponible sur Paramount+
> The Aftermath of Milli Vanilli's Lip-Syncing Scandal | Where Are They Now | Oprah Winfrey Network - Youtube

Articles :
> “Milli Vanilli” sur Paramount+ : “La question raciale a joué un rôle important dans cette histoire” - Télérama
> Milli Vanilli's Lip-Sync Scandal: Inside One of Music's Biggest Hoaxes - Biography
> Milli Vanilli, les idoles au destin fracassé - Nofi




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