Message from the King : un héros sans lieu, une femme sans voix

Message from the King © The Jokers / Les Bookmakers

Message from the King © The Jokers / Les Bookmakers

L’autre jour, j'ai vu le film Message from the King. En deux-deux, le résumé : on suit Jacob King, qui débarque du Cap à Los Angeles à la recherche de sa sœur disparue. Très vite, il découvre qu’elle est morte dans des circonstances troubles et qu’elle était liée à un gang, avec tout ce que cela implique de drogue et de violence.

Pendant 1h42, on trouve les codes du thriller néo-noir : une atmosphère nocturne, un héros taciturne (incarné par Chadwick Boseman), un fatalisme moral, une justice personnelle qui prend le pas sur toute forme de rédemption. C’est ni plus ni moins le portrait d’un homme rempli de colère et de deuil, qui avance sans retour possible, dans une ville qui semble broyer toute âme encore capable d’empathie.

Soyons honnête, c'est pas terrible. C’est pas totalement nul, c'est juste un film d'action sans des tonnes d'intérêt. L'intrigue est prévisible, les enjeux sont balisés. Avec une succession d’espaces interchangeables, tels que des motels glauques, des villas impersonnelles et des rues vides, L.A. est simplement montrée comme toute pourrie.

Mais deux éléments, surtout, méritent qu’on s’y arrête. Non pas qu’ils soient catastrophiques en soi, mais parce qu’ils relèvent de clichés assez fréquents et révèlent des choix bien discutables, selon moi. Ils m’ont comme qui dirait fait tiquer.

Charisme évident, casting discutable

Chadwick Boseman était un très bon acteur. Mort en 2020 à 43 ans, il avait un talent assez dingue pour incarner des figures emblématiques et/ou historiques avec gravité et humanité. Sans mentir, il suffit de le voir dans la peau du joueur de baseball Jackie Robinson dans 42, du musicien tourmenté Levee dans Ma Rainey’s Black Bottom ou (évidemment) de T’Challa dans Black Panther pour en avoir la confirmation.

De plus, il avait une présence, une intensité, un charisme indéniable, aucun débat là-dessus. Il nous le prouve d’ailleurs sans soucis dans Message from the King. Mais pourquoi, dans ce long-métrage-là, ne pas avoir confié le rôle à un acteur sud-africain ? Le choix d’un acteur américain, aussi talentueux soit-il, pose question. Est-ce un parti pris artistique ? Ou juste une décision dictée par des logiques de financement, de visibilité internationale, de bankabilité - comme ont dit dans le bizz ?

Jacob (Message from the King) © The Jokers / Les Bookmakers

On dirait que Jacob est sud-africain juste pour donner l’idée d’une enfance dure dans les townships, d’un trauma post-apartheid implicite, d’une violence importée, mais pas assez pour que cela devienne politique. Le personnage est vidé de ce que son origine pourrait réellement produire comme discours. À aucun moment, on nous parle d’inégalités structurelles, du racisme institutionnel, de l’histoire coloniale ou de la circulation globale de la brutalité.

Résultat, l’accent ne tient pas la route, la géographie est floue, les origines sud-africaines restent quelque chose de super abstrait.

Kelly ou la femme-fonction

Le second gros hic du film, si vous me posez la question, se trouve dans le personnage de Kelly. Vivant dans le motel dans lequel Jacob crèche, cette dernière est incarné par Teresa Palmer. Et laissez-moi vous dire sans détour qu’elle est on ne peut plus clichée.

C'est la femme "qui galère avec un cœur immense”. Elle est cabossée mais bienveillante. Elle ne transforme pas l'intrigue, n'a pas de trajectoire propre et ne prend aucune décision qui va changer des masses les choses. Son unique rôle, sa fonction, tient en quelques mots : soutenir le parcours de notre héros.

Soit. Mais alors, POURQUOI, dans beaucoup de thrillers noirs/films de vengeance, les femmes sont-elles juste là pour ça, et non pas pour exister réellement ? Pire encore : POURQUOI la sexualiser ? POURQUOI, alors que ça n’ajoute rien, on la montre comme détenant un corps désirable et disponible ? Bon, là, j’ai ma réponse, c’est pour le male gaze, pour satisfaire le regard masculin hétéro.

Mais dis donc, qui l’eut cru, il en soulève, des questions, ce film.

Message from the King © The Jokers / Les Bookmakers

Kelly (Message from the King) © The Jokers / Les Bookmakers

Un trope bien rodé du revenge-thriller

Kelly n'est pas un cas isolé. Message from the King utilise en effet un schéma scénaristique plutôt courant du genre : le personnage féminin fragile, paumé, parfois habitué aux mauvaises fréquentations, qui a pu faire des erreurs dans le passé.

Fondamentalement bonne, cette femme soigne, écoute, aide, absorbe la culpabilité. Elle apparaît entre deux pics de violence et permet au protagoniste mec de montrer une vulnérabilité temporaire. Autrement dit, elle ralentit le schmilblick, agit comme un genre de sas de respiration entre deux scènes où ça se tabasse dur. Grâce à elle, on nous dit que le héros n’est pas qu’une machine à tuer. Non, non, il est un peu comme nous, il a des fêlures. Il est humain. En contraste, les méchant.es apparaissent donc encore plus inhumain.es.

Ce mécanisme est visible dans pas mal de films et séries, comme A History of Violence, Drive, Taken. Là, les femmes ne sont pas forcément mal interprétées, ni même forcément mal écrites individuellement. En revanche, elles existent peu et surtout jamais pour elles-mêmes. Elles ne sont présentes quasi que pour l’homme qui guide l’histoire.

Ce qui est rageant, c’est que Teresa Palmer est une actrice tip top et il aurait pu y avoir plus de complexité là-dedans. Le réalisateur Fabrice Du Welz a d’ailleurs laissé entendre dans une interview pour FilmActu que le montage de base, jamais diffusé, comportait plus de développement dans les rapports humains, notamment entre Jacob et Kelly. Des contraintes industrielles et financières ayant limité ce que l’on voit à l’écran, Kelly se retrouve donc malheureusement superficielle dans le produit final.

Jen dans Revenge de Coralie Fargeat.

Jen dans Revenge © M.E.S. productions/Monkey Pack Films/Rezo Films

À l’inverse, certains films prouvent qu’il est possible de raconter la vengeance autrement. Jackie Brown dans Jackie Brown, Beatrix Kiddo dans Kill Bill, Jen dans Revenge, Cassie dans Promising Young Woman, par exemple, décident pour elles-mêmes et ne sont pas là pour adoucir un homme en colère. Elles portent leur propre rage, leur propre trajectoire.

Ce qui est assez cocasse, c’est que dans ces films, les hommes ne sont pas “fonctionnels” comme l’est Kelly. Antagonistes, obstacles ou enjeux pour la protagoniste, ils ont toujours un rôle net et précis. Leur présence sert en effet à déclencher la quête de vendetta personnelle, à créer un danger à surmonter et/ou à illustrer le système que la femme dénonce. Et puis, ils ne sont pas là uniquement pour que le personnage principal féminin puisse briller ou s’humaniser.

Pour finir, je me dis que Message from the King est plein à craquer de colère, mais celle-ci reste individuelle. Jacob tabasse tout le monde, et cela est une fin en soi. Ces actions auraient pu dénoncer (ou du moins évoquer) quelque chose de bien plus large, comme la façon dont ce monde broie certaines vies, comment la criminalité, la pauvreté et/ou le racisme produisent et entretiennent la rage. Mais non. Du coup, le héros crie, la femme fait la potiche et c’est tout. Ciao, bonsoir.

Alors que bon, je suis pas sûre que juste régler ses comptes de façon virile est suffisant. C’est un autre débat, probablement.

Suivant
Suivant

Milli Vanilli : derrière le scandale du playback