Le pouvoir secret des chansons d’ABBA

Quand la pop devient une échappée

Muriel’s Wedding © Film Victoria/Allstar

Muriel’s Wedding © Film Victoria/Allstar

J’avoue, j’ai un petit faible pour ABBA.

Bon, ok, pas si petit, puisqu’il m’a quand même coûté 30€ au musée à Stockholm. Quand on aime, on ne compte pas, tout ça, mais, c’est un peu beaucoup, 30€.

Je crois que ce penchant existe parce qu’ABBA, c’est ultra réjouissant. C’est tout plein de tubes kitschs terriblement efficaces. Les costumes improbables, les pianos brillants, les refrains qui restent collés au cerveau pendant trois jours... ça marche sur (quasi) tout le monde.

Plus que cela, leur répertoire est dramatique, hyper mélodique et bien plus subtil qu’on ne l’imagine. Sous les paillettes et les refrains ultra catchy, s’est en effet cachée à maintes reprises une vraie mélancolie. Dans Gimme! Gimme! Gimme! (A Man After Midnight), la narratrice/chanteuse nous partage sa solitude et son besoin de compagnie pendant la nuit. Par ses paroles exprimant l’humiliation, la perte, l’effacement et la peur d’être remplacée, The Winner Takes It All est dévastatrice émotionnellement.

Ces deux exemples montrent que l’identité du groupe suédois repose largement sur un décalage. Comme le rapporte The Guardian, les compositeurs Benny Andersson et Björn Ulvaeus aimaient mettre des émotions sombres dans une enveloppe musicale lumineuse. Ce mélange est d’ailleurs décrit aujourd’hui par certain.es comme des sad bangers.

Quoi qu’il en soit, le film Muriel's Wedding rend pleinement honneur à cette idée. Là, les chansons d’ABBA deviennent des fantasmes, des miroirs des désirs de l’héroïne - à l’opposé total de Mamma Mia!, qui en fait une célébration solaire et collective.

Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs : entrons d’abord dans l’univers de Muriel Heslop.

ABBA comme bulle secrète

Dans Muriel’s Wedding, Muriel (Toni Collette) est une jeune femme timide de Porpoise Spit, petite ville australienne fictive étouffante. Coincée dans un quotidien fait de regards jugeants et de normes sociales qui cherchent à l’exclure, humiliée par son père et économiquement dépendante, elle semble condamnée à rester “la fille dont tout le monde se moque”.

Sa chambre devient alors SON territoire. Un espace clos, mais vital. C’est là qu’elle peut respirer, rêver, se projeter ailleurs… en écoutant ABBA et en imaginant son mariage.

La jeune femme n’écoute pas leurs chansons pour danser ou faire la fête. Elle s’y abrite, s’y raccroche et se crée une version d’elle-même larger than life - qui dépasse sa propre vie, quoi.

La solitude devient alors un peu plus supportable et se mue en truc intense, presque noble. En quelques notes de Dancing Queen, Muriel se dit que sa vie pourrait être autre chose que cette suite de petites humiliations.

Cette pop un peu kitsch devient ni plus ni moins qu’un outil sacrément bienfaiteur d’auto-fiction et une manière de réécrire sa place dans le monde.

ABBA comme fantasme de transformation

Pour Muriel, le mariage n’est pas qu’une histoire d’amour. Dans son environnement, dans sa tête, ne pas être mariée signifie rester coincée dans une identité pas cool que les autres ont déjà fixée pour elle : maladroite, pas assez jolie, pas assez intéressante. Le mariage devient une sortie de secours, une façon de montrer qu’elle peut être vue autrement.

La robe blanche, quant à elle, n’est pas qu’un simple vêtement, mais un rituel symbolique. En l’enfilant, Muriel prend possession de ses divagations, afin de revendiquer un statut social.

Muriel’s Wedding © Film Victoria/Allstar

Ce qui est sûr là-dedans, c’est que l’objectif de notre héroïne n’est pas “de trouver quelqu’un.e pour être heureuse”, mais plutôt de reprendre du pouvoir sur son image et sur sa propre vie. Elle n’imagine pas non plus une quelconque vie conjugale, mais cet instant où le regard des autres va enfin basculer et se tourner vers elle.

ABBA se retrouve donc là avec un rôle qui lui va comme un gant. Leurs chansons deviennent la bande son de ses aspirations. Elle se met à rêver d’une vie aussi vaste qu’une chanson d’ABBA.

My life is as good as an ABBA song

Ce qui est intéressant, c’est que ce qui la sauve ne sera pas ce qu’elle escomptait. Ce sera l’amitié féminine, la solidarité, le courage de quitter un milieu toxique et la liberté de réinventer sa vie. Ses fabulations n’étaient en revanche pas vaines. Elle le formule très justement à sa copine Rhonda :

“Quand je vivais à Porpoise Spit, je passais des heures enfermée dans ma chambre à écouter des chansons d’ABBA. Mais depuis que je t’ai rencontrée et que je me suis installée à Sydney, je n’ai plus écouté une seule chanson d’ABBA. Parce que ma vie est devenue aussi belle qu’une chanson d’ABBA. Elle est aussi belle que Dancing Queen.”

Cette phrase souligne un basculement. Muriel n’a plus besoin d’échapper à son existence. Dans sa nouvelle réalité, loin de celleux qui lui pourrissait la vie, elle s’accomplit.

De plus, dire que sa vie est “aussi belle que Dancing Queen” n’est pas anodin. Ce tube est euphorique, parle de liberté, de mouvement, de jeunesse exaltée, d’un instant où l’on s’autorise enfin à briller. Sur le même plan, il est aussi traversé par quelque chose de fugitif. La jeunesse passe, la nuit finira, la chanson s’arrête.

Muriel entre donc dans la danse, affirmant toute sa puissance et son autonomie. Et si ses jours sont aussi jolis que ce morceau, ce n’est pas dire que tout est parfait, c’est dire qu’ils contiennent enfin des instants de vérité, de présence, de plénitude. Et, ma foi, c’est sans doute largement suffisant.

Du refuge solitaire à la célébration collective

Quatorze ans plus tard, plus question de fredonner ABBA en cachette. En effet, les personnages de Mamma Mia! ont fait un virage à 180 degrès. Iels ont transformé Honey Honey et tous les autres hits en un geste public, collectif et assumé. Aimer ABBA n’est plus du tout honteux.

Dans ce film, adapté de la comédie musicale construite autour du répertoire du groupe, on performe leurs chansons. On les partage. On les habite pleinement.

Pendant 1h50 délicieuses, on voit des femmes qui sortent dans la rue, qui chantent, qui dansent ensemble, qui occupent l’espace. Là, la féminité est expansive, l’excès est permis et la communauté remplace l’isolement.

Incarnée par Meryl Streep, Donna est une mère célibataire. Ancienne chanteuse, femme ayant eu plusieurs amants, elle est toujours désirante et imparfaite. Son passé amoureux est une sorte d’archive de liberté. Sa fille Sophie, quant à elle, explore la filiation, le doute et la possibilité de ne pas reproduire le schéma romantique attendu par la société. Ce que j’adore, c’est que ce long-métrage musical ne moralise pas, ne punit pas le désir féminin et ne ramène pas non plus les femmes à une quelconque fonction romantique.

Pourquoi du ABBA dans Mamma Mia! ? Et bien, sans doute parce que leurs chansons sont instantanément universelles, reconnaissables et contagieuses. Elle permettent de plus à ces femmes d’affirmer de façon éclatante leur droit d’exister pleinement.

Pop, kitsch et empowerment

Entre Muriel’s Wedding et Mamma Mia!, le regard porté sur la pop, la féminité et le désir féminin a radicalement changé.

Aimer ABBA en 1994 pouvait encore sembler un poil ringard. En 2008, le contexte est tout autre. La nostalgie des années 70 s’affiche fièrement et célèbre une époque passée. Le kitsch devient revendiqué et l’empowerment féminin se montre plus frontalement.

En effet, des phénomènes comme le girl power, popularisé dans les années 90/2000, ont contribué à diffuser dans la pop culture des images de femmes confiantes - même si ces images ne correspondaient pas toujours à un féminisme théorique strict. Ce climat a préparé le terrain pour que des films comme Mamma Mia! puissent être vus comme ils le méritent.

Mamma Mia! © Paramount Pictures

Le plus fou est qu’ABBA n’a pas changé d’un iota. Ce sont les regards sur elleux qui sont différents.

En 2008, ils deviennent patrimoines, mythes, énergie fédératrice. On est passé du plaisir caché, au plaisir partagé, puis au plaisir revendiqué à pleine balle.

Bref. Les chansons d’ABBA n’ont jamais cessé de parler de solitude, de désir, de perte et d’espoir. Simplement, nous avons, par moments, oublié qu’elles n’étaient pas seulement mièvres ou légères. Elles étaient déjà, depuis le début, un peu tragiques... et profondément humaines.

Suivant
Suivant

Message from the King : un héros sans lieu, une femme sans voix