Deux chansons qui se répondent

Des enfants arrachés, des voix qui reviennent
(Scroll down for English version)

Archie Roach ©Bob King/Redferns

Depuis presque trois semaines, j’ai posé mes valises à Melbourne.
Je sais ce que vous vous dites : 3 semaines, c’est peu, sur l’échelle d’une vie, et vous aurez tout à fait raison. Mais s’il y a quelque chose que je peux affirmer sans sourciller, c’est que Melbourne est presque une ville-musée à ciel ouvert. C’est un petit peu indécent, hein, mais il y a vraiment de quoi faire, entre toutes ces institutions et petites galeries pointues.

J’ai notamment beaucoup aimé l’Australian Music Vault. Cette expo immersive, où tu peux voir et ressentir la richesse de la scène musicale australienne, est tout à fait en phase avec ce que je fais/écris/écoute. Et surtout, c’est gratuit. On aime, quand c’est gratuit.

J’ai pu ajouter des morceaux super chouettes à ma playlist. Parmi les chansons que j’ai découvertes - et qui vont tourner en boucle dans ma tête - on trouve Took the Children Away et The Children Came Back. Ces deux chansons se répondent, un peu comme deux chapitres d’une même histoire.

L’une raconte la blessure. L’autre une forme de reprise de pouvoir.

Took the Children Away

Sortie en 1990, cette chanson est fondamentale dans l’histoire musicale et politique australienne. Elle parle directement des Stolen Generations, ces enfants aborigènes arraché·es à leurs familles par les autorités, les églises et les institutions, entre la fin du XIXe siècle et les années 70.

Beaucoup ont été placé·es en familles d’accueil, en Australie comme à l’étranger. Le nombre exact reste inconnu, les archives étant incomplètes, mais peu de familles ont été épargnées.

Archie Roach, lui-même enlevé enfant, s’appuie sur sa propre expérience dans les paroles de Took the Children Away : “Mother's tears were falling down, and Dad shaped up and stood his ground” (“Les larmes coulaient sur le visage de maman, tandis que papa se redressait et tenait bon”). Mais pas seulement, il la raconte de manière à ce qu’elle devienne une histoire collective.

Par exemple, “Snatched from their mother’s breast” (“Arraché·es au sein de leur mère”) dépasse son cas personnel et “the welfare and the policeman” (“l'assistante sociale et le policier”) décrit un système entier.

C’est ça qui est fort. Il part de son vécu intime, mais il écrit au “nous” et il décrit des situations que des milliers d’enfants ont vécues. Ce qui rend le morceau si fort, si poignant, également, c’est sa simplicité. Il ne cherche pas à en faire trop. Il raconte, simplement. Et, comme le rappelle The Guardian, c’est ce qui a largement contribué à la prise de conscience publique en Australie.

The Children Came Back

Dans les paroles de fin, Archie Roach insuffle une forme d’espoir en répétant que “One sweet day all the children came back” (“Un beau jour, tous les enfants sont revenus”). Cette phrase n’est pas une sorte de “happy ending”, c’est un espoir politique et culturel.

Le chanteur ne dit pas que tout est réparé, mais plutôt que malgré la violence, quelque chose se reconstruit et se transmet. Les cultures survivent et les liens se reconstruisent. The Children Came Back de Briggs, sortie en 2016, apparaît ainsi comme une réponse et une continuité à Took the Children Away.

Déplaçant la perspective, Briggs actualise le récit. Il cite plusieurs figures aborigènes contemporaines : des sportif·ves comme l’athlète australienne spécialiste du 400 mètres Cathy Freeman, des musicien·nes tel.les que Gurrumul, mais aussi des militant·es et figures historiques comme William Cooper. Des noms qui ne sont pas là pour faire joli, mais transmettent l’idée que l’histoire australienne n’est pas que coloniale. Elle est aussi autochtone, vivante, plurielle et contemporaine.

Le “retour des enfants” symbolise une mémoire et une identité qui se transmettent malgré les tentatives d’effacement. Les peuples autochtones ne sont alors pas seulement définis par le trauma, mais aussi par leurs présences et leurs luttes. La chanson met ainsi en avant une génération qui reprend la parole avec force, notamment à travers le hip-hop.

Cathy Freeman, citée dans la chanson de Briggs © Dean Lewins

Deux chansons, donc, pour une blessure et une sorte de réponse. Et entre les deux, une histoire qui continue de se raconter.

En sortant de l’Australian Music Vault, je me suis surtout dit que, d’Archie Roach, mort en 2022, à Briggs, et jusque dans les chansons de la géniale Thelma Plum - dont il faut que je parle un jour - quelque chose se transmet. Une mémoire, une colère parfois, mais aussi une manière de (re)prendre la parole.

Qu’est-ce que c’est génial, la musique.


Two songs responding to each other

Children taken away, voices coming back

I’ve been in Melbourne for almost three weeks now. I know what you’re thinking: three weeks isn’t much on the scale of a lifetime, and you’d be absolutely right. But if there’s one thing I can say without hesitation, it’s that Melbourne feels a bit like an open-air museum city.

It’s slightly ridiculous, honestly, but there’s so much to do here, between major institutions and smaller, more niche galleries.

I especially loved the Australian Music Vault. This immersive exhibition, where you can see and feel the richness of the Australian music scene, really matches what I do/write/listen to. And most importantly, it’s free. We love things when they’re free, right?

I added some really beautiful tracks to my playlist. Among the songs I discovered - and that are now stuck in my head - are Took the Children Away and The Children Came Back. These two songs respond to each other, like two chapters of the same story.

One tells the wound. The other, a form of reclaiming power.

Took the Children Away

Released in 1990, this song is fundamental in Australian musical and political history. It speaks directly about the Stolen Generations, Aboriginal children taken away from their families by government authorities, churches, and institutions between the late 19th century and the 1970s.

Many were placed in foster care, in Australia and abroad. The exact number is still unknown, as records are incomplete, but very few families were left untouched.

Archie Roach, who was himself taken as a child, draws on his own experience in the lyrics of Took the Children Away: “Mother’s tears were falling down, and Dad shaped up and stood his ground”. But more than that, he turns it into a collective story.

For example, “Snatched from their mother’s breast” goes beyond his personal experience, and “the welfare and the policeman” describes an entire system.

That’s what makes it so powerful. He starts from an intimate experience, but writes in a “we” that speaks for thousands of children who lived through the same thing. What makes the song so striking is also its simplicity. He doesn’t try to overdo it. He just tells the story. And as The Guardian notes, this is largely what contributed to public awareness in Australia.

The Children Came Back

In the final lines, Archie Roach offers a form of hope, repeating: “One sweet day all the children came back”. This is not a “happy ending”, it is a political and cultural form of hope.

He’s not saying everything is fixed, but rather that despite the violence, something is being rebuilt and passed on. Cultures survive, and connections are reformed.

The Children Came Back by Briggs, released in 2016, appears as both a response and a continuation of Took the Children Away.

Shifting perspective, Briggs updates the narrative. He references several contemporary Aboriginal figures: athletes like Australian 400m runner Cathy Freeman, musicians such as Gurrumul, but also activists and historical figures like William Cooper.

These names aren’t just there to look nice, they carry the idea that Australian history isn’t just about colonialism. It is also Indigenous, vibrant, diverse and contemporary.

The “return of the children” then symbolises a memory and an identity that continue to be transmitted despite attempts at erasure. Indigenous peoples are no longer defined only by trauma, but also by presence and resistance. The song highlights a generation reclaiming its voice, particularly through hip-hop.

Two songs, then, for a wound and a kind of response. And between them, a story that keeps being told.

Leaving the Australian Music Vault, I mostly thought that, from Archie Roach, who died in 2022, to Briggs, and even in the songs of the brilliant Thelma Plum - who I should write about one day - something keeps being passed on. A memory, sometimes anger, but also a way to speak up (again).

How incredible music is.

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